Trois sentiers vers le lac, Ingeborg Bachmann

Publié le par Le Colibri

Trois sentiers vers le lac, Ingeborg Bachmann
Histoire

Ce livre rassemble 5 nouvelles, 5 histoires de femmes un peu perdues, chacune à sa manière :

Béatrix, jeune femme narcissique qui n’aime rien d’autre que dormir et aller chez le coiffeur chaque semaine ;

Miranda, très fortement myope, qui ne cesse de perdre ou d’oublier ses lunettes pour ne pas voir la laideur du monde, et qui poussera l’homme de sa vie dans les bras d’une autre femme ;

Mme Jordan, vieille veuve, mère d’un fils riche dont elle a peur et qui s’occupe peu d’elle, et dont la femme vient en visite régulièrement pour prendre le rôle que son mari devrait prendre, avant de disparaitre mystérieusement…

Enfin, Elisabeth, photographe internationale de renom, de retour en vacances chez son vieux père à Klagenfurt, près de Vienne, qui s’évertue à retrouver les chemins menant vers le lac de son enfance pour se rendre compte que tout a changé, et se remémore en marchant l’histoire/le désastre de sa vie et des hommes qui l’ont jalonnée.

Cette nouvelle, bien plus longue que les autres, donne son titre au livre.

Mon avis

Peut-on tomber amoureuse d’un livre à la lecture de son résumé ? C’est ce que j’ai pensé en m’attardant sur la quatrième de couverture.

Dans sa globalité, ce livre m’a plu, chacune des histoires m’ont touché, certaines plus que d’autres.

Nadja

Je dois avouer que la première m’a un peu déstabilisée, un rythme soutenu, peu de ponctuation, peu de paragraphes aussi (ce sera le cas dans toutes les nouvelles). J’ai aimé que tout ne soit pas défini, pas descriptif : on prend les événements là où ils en sont et on devine, et on découvre peu à peu la vie de cette femme, qui passe des vacances semble-t-il improvisées avec un homme dont on ne sait pas grand-chose. Seuls des détails, comme son intérêt pour la langue unique, l’Esperanto, qu’il essaye de partager avec elle, une interprète !

Et puis il y a la mer qui lui fait peur : peur dont elle n’arrivera à se libérer qu’à la fin du voyage : elle n’est obligé de rien, elle peut faire ce dont elle a envie.

Cela reste l’histoire qui m’a le moins plu. Peut-être était-ce pour moi le temps d’adaptation à cette écriture subtile et si sensible, tendue.

Béatrix

Cette jeune femme m’a de suite plu. Peut-être est-ce du à l’âge, ou alors parce que l’on s’identifie à elle comme elle révèle la part de fainéantise et de narcissisme qu’il y a en chacune de nous. Qui n’a pas envie de rester au lit le matin, ou de passer du temps chez le coiffeur, à prendre soin de soi ? En tout cas moi, j’en ai bien souvent envie…

Ensuite, le monde parait comme extérieur à elle, comme si elle n’en était qu’une spectatrice (de même pour les femmes des autres nouvelles). L’homme marié qu’elle voit, de manière tout à fait platonique – le sexe est trop fatiguant ! – sa femme suicidaire, la tante qui l’héberge : tous semblent issus d’un monde lointain, tant Béatrix se complet dans sa solitude et l’amour d’elle-même.

Vient le moment où sa bulle éclate, où même le salon de beauté n’est plus un havre de paix : on la laisse alors à ses larmes, presque triste pour elle de la voir se retrouver privée du seul monde auquel elle appartienne, aussi futile soit-il.

Miranda

En elle aussi, je me retrouve un peu ! A cause de la myopie et des lunettes que je porte souvent, même si je ne les oublie pas. J’ai été tenté, au moment de la lecture, de les enlever : il est vrai que je distinguais bien moins les formes, les expressions. Cela laisse à l’imagination la liberté de trouver que le monde est beau…

Mais cela coupe du monde, là aussi. Miranda n’appartient pas à la même réalité que les gens qu’elle distingue à peine, pas à la même réalité que son cher Josef : c’est pourquoi il va vers une femme bien plus réelle et qu’elle ne peut que l’y pousser plutôt que de le retenir.

Quelle triste fin. Malgré tous ces efforts – toutes ses lunettes oublié pour oublier, elle n’échappera pas à la tristesse, à la laideur du monde – en étant désormais tout à fait séparée.

Mme Jordan

La tristesse des personnes âgées, leur solitude, leur malheur, m’émeut toujours bien plus : on n’a plus le loisir d’espérer pour eux un futur meilleur, comme l’évoque par la suite Elisabeth, une belle fin. Alors j’ai haï pour elle ce fils si ingrat qu’elle aime tant, comme la jeune Mme Jordan j’ai voulu l’aider, tout en sachant au fond que rien ne changerait…

La fin de sa vie n’est pas évoquée, sa mort non plus, les sous-entendus pourraient nous faire croire qu’elle a été heureuse, mais on n’y croit pas vraiment.

Quant à la jeune Mme Jordan, sur son destin plane le doute : était-elle l’ange qu’elle paraissait ? Pourquoi est-elle partie ? Comment est-elle morte ? Je n’ai pu m’empêcher de soupçonner le mari : ainsi, la peur de sa mère s’expliquerait et on comprendrait un peu mieux…

Elisabeth

Cette nouvelle m’a donné envie de plein de choses : randonner en forêt, repenser à mes ex, serrer mon père dans mes bras…

On a beau voyager, vivre loin, on a toujours besoin d’avoir un chez soi. Je ne parle pas d’une maison ou d’un appartement, pas vraiment de la maison familiale où l’on a grandit non plus : un endroit où on se sent bien et en sécurité, des paysages que l’on reconnait, qui nous apaisent. Cet endroit qu’on fuit parfois mais qui nous attire toujours et auquel on finit par revenir. Celui qui nous invite à la nostalgie et à regarder en arrière. Là souvent s’impose le constat d’échec, et c’est ce qui arrive à Elisabeth : malgré les apparences elle n’a pas retrouvé toutes les promesses de ce futur dont on lui parlait tant.

A 50 ans, le futur parait déjà derrière elle, avec le passé. Et pourtant, à la fin, cet amour, ce message d’espoir, qui est à la fois désespérant comme acte manqué : l’homme, le vrai, celui dont elle parle et qu’elle attendait, il existait, là, juste un peu trop loin pour être vu, alors forcément, ils sont passés à côté…

Sans oublier son père, ce vieil homme si attendrissant, qui m’a encore plus touché qu’elle : tous les parents ne font-ils pas cela, une vie de sacrifices, et ne sommes-nous pas tous égoïste avec nos parents ?

Cette nouvelle donne envie de vivre sa vie, pour ne pas avoir à faire le constat d’échec d’Elisabeth, même si on le fera forcément : la vie est si précieuse que ce qu’on en fait ne sera jamais à la hauteur de ce qu’on aurait voulu.

Je ne trouve pas les mots pour dire que ce ivre m’a bouleversé, que ces histoires reflètent des bouts de personnalité que l’on peut retrouver en chacun d’entre nous. Et puis encore que d’aider ces femmes perdues à se retrouver, elles donnent envie de se retrouver soi-même.

=D

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